Voir la société

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Qu’est-ce que nous voyons au juste quand nous observons la société ? Comment faut-il regarder pour voir les phénomènes sociaux ? Quelles images nous nous en donnons-nous ? 

Préface de Mario Bunge

…”Ce livre aborde un problème central de la sociologie: comment chercher à “voir” le mieux possible la société; celle-ci est tellement peu perceptible qu’on a été jusqu’à dire qu’elle n’existait pas. On le sait, les individualistes méthodologiques affirment que seuls les individus existent et peuvent être étudiés, tandis que les holistes insistent sur l’existence de totalités tout en niant qu’elles puissent être comprises dans le détail, en termes d’individus reliés les uns aux autres.

En opposition à de telles conceptions, des auteurs tels que Moessinger, et avec lui le grand sociologue Georg Simmel, savent qu’on ne peut dissocier la personne de la société, ne serait-ce que parce que chaque fois qu’un individu rejoint ou quitte un groupe social, il acquiert des propriétés nouvelles, telles qu’être employé ou changer d’allégeance politique.

Moessinger insiste sur le fait que les systèmes sociaux, tels que les familles ou les entreprises, ont des propriétés que n’ont pas leurs composantes individuelles — ce sont des propriétés macroémergentes —, telles que la cohésion ou la division du travail. Sa thèse méthodologique est que les sociologues et les psychosociologues devraient adopter une approche explicitement  systémique.  En  d’autres  termes, ils devraient considérer chaque individu comme une composante de plusieurs systèmes sociaux, chacun de ceux-ci étant caractérisé par des propriétés globales inconnues de la psychologie.

Les sociologues ne doivent se limiter ni au niveau micro ni au niveau macro: ils doivent expliquer les micropropriétés à partir des macropropriétés, et vice versa. Leur discipline reliant le micro et le macro, ils doivent tenter de compren- dre les phénomènes macrosociaux, tels que les mouvements sociaux, en termes de conduites individuelles — comme le souhaitait Weber. de même, ils peuvent espérer expliquer des phénomènes microsociaux, tels que le divorce ou le crime, en ne s’appuyant que sur des considérations macro- sociales — comme le souhaitait Durkheim.

Ainsi, on peut, en tout cas en principe, rendre compte des deux types d’émergence, de micro à macro et de macro à micro, par la fusion de connaissances psychologiques et sociologiques. Marteler que ces deux disciplines sont indépendantes l’une de l’autre, comme le firent Pareto, Weber et Popper, ne peut être qu’un obstacle au progrès scientifique. Mais ces disciplines ne sont pas non plus réductibles l’une à l’autre. La clé est dans la fusion, non pas dans la réduction.

Des fusionnements disciplinaires ont déjà eu lieu dans l’histoire, parallèlement à des divisions: pensons à la chimie physique, à la biochimie, à la biologie évolutionnaire, à la neuroscience cognitive, à la neurolinguistique, à la sociologie économique, à la criminologie. Dans tous ces cas, une convergence disciplinaire a le potentiel d’expliquer ce que la recherche intradisciplinaire ne peut expliquer.

Je me rends bien compte que ce que je dis là est plutôt abstrait, donc assez peu didactique. Tel n’est pas le style de Moessinger. Son livre fourmille d’exemples pris dans la vie de tous les jours et dans la recherche contemporaine, il est farci de métaphores et d’analogies suggestives. L’auteur commence par rappeler comment notre planète est vue par un astronaute, puis par un pilote volant à des altitudes différentes, et enfin par un piéton. Celui-ci peut voir ses semblables, ou plutôt leur forme extérieure et leur comportement apparent; il doit cependant inférer, ou plutôt deviner, leurs intentions. Il ne peut pas non plus percevoir les systèmes sociaux: il ne peut que faire des hypothèses à leur sujet.

Et en effet, nous ne voyons pas une fabrique, par exemple, nous ne pouvons voir qu’un bâtiment et son contenu: l’organisation sociale de la fabrique et les opérations techniques qui s’y produisent doivent donner lieu à investigation. Seules les hypothèses produites à partir d’une telle investigation peuvent expliquer la conduite. Par exemple, si l’on voit quelqu’un courir de A à B, on ne sait pas si cette personne fuit A ou est attirée par B. Seul un examen de la situation peut révéler la vérité. Et cette recherche doit mettre en évidence le mécanisme psychosociologique de la course en question: crainte pour soi, espoir de gain, imitation, compétition, coopération, ou autre chose.

En général, il n’y a pas de véritable explication sans mécanisme. Et les mécanismes, les processus qui font marcher les systèmes, ou qui les démantèlent, sont imperceptibles. Ils doivent être devinés, et décrits en termes théoriques. mais de telles devinettes, lorsqu’elles font partie d’une démarche scientifique, doivent pouvoir être testées empiriquement. Et quand on se souvient que de tels tests ne produisent pas de véritable preuve, qu’ils sont tout aussi imparfaits que les théories, on est conduit à voir la recherche scientifique comme un continuel et provisoire va-et-vient entre observations et théorie.

Si vous êtes à la recherche d’une métathéorie sociologique ou psychosociologique, lisez ce livre, et lisez-le aussi si vous êtes un philosophe à la recherche de phénomènes sociaux réels dans un cadre explicitement rationaliste, réaliste, et systémique. Dans les deux cas, Voir la société vous aidera à comprendre l’individuel, le social, et les disciplines qui les relient.”

Mario Bunge, FrSc
Département de Philosophie
Université McGillVoir

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